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Fantasia
chez les Belges
Best, juillet 1999
Rien n'est venu perturber le plat pays après les éructations
visionnaires d'Arno et de TC MATIC jusqu'en 1991, année où
Tom Barman et ses amis fondent leur "experimental pop band":
dEUS. Virevoltant au royaume d'Ubu, dEUS construit des mélodies
en équilibre instable avec du matériel fourni par CAPTAIN
BEEFHEART, Frank Zappa ou Tom Waits. Huit ans plus tard, après
quelques désertions et une interruption momentanée du son
provoquée par le départ de Stef Kamil Carlens (parti vivre
d'autres aventures avec ZITA SWOON), dEUS poursuit son chantier sur "The
Ideal Crash". Au travers de ce troisième album, Tom Barman
a retrouvé l'appétit pop et relégué la dissonance
au profit de chansons moins tourmentées. Le vent du nord souffle
désormais sur des refrains empreints de mélancolie.
As-tu douté du devenir de dEUS après les départs
de Stef Kamil Carlens (basse) et Rudy Trouvé (guitare) ?
Si dEUS s'arrête, abandonnerais-je la musique ? C'est une question
que je me pose sans cesse. La musique, est-ce en moi, mon destin, ma vocation
ou simplement un hasard ? Parce que je suis tombé dedans, est-ce
le seul moyen de gagner ma vie ? Un écrivain américain,
sans doute Norman Mailer, a dit approximativement: "L'écriture...
On débute avec passion, avec urgence ; ensuite, cela devient une
habitude". dEUS n'en est pas encore au stade de l'habitude. Ce qui
est intéressant dans cette citation, c'est l'idée de la
maîtrise, d'accomplir correctement quelque chose. Je n'aurais certainement
pas pensé que ce "quelque chose" pouvait être la
musique. Cette perspective remplace la spontanéité du début;
elle se transforme en expérience, en maturité. Si c'est
cela l'habitude, je suis preneur.
Jouer
de la musique, est-ce un moyen de fuir la réalité ?
Certainement. En studio, j'aime beaucoup créer un univers
personnel. En revanche, en tournée, j'ai parfois quelques problèmes
à supporter de vivre comme dans une bulle. Tourner, ce n'est d'ailleurs
pas faire de la musique puisqu'il est difficile de trouver un peu de créativité
quand on répète tous les soirs le même répertoire.
C'est pour cette raison que nous aimons improviser. C'était davantage
le cas quand Stef et Rudy faisaient partie de dEUS... jusqu'à ce
que l'improvisation devienne également ennuyeuse : on ne jouait
pas forcément bien. Et puis, les rencontres de tournée sont
toujours brèves et superficielles. Comme je n'écris pas
avec constance - j'ai un petit carnet où je note quelques idées,
mais je suis plutôt du genre à créer dans ma tête
et laisser mûrir jusqu'à ce que l'idée finale jaillisse
- ces rencontres me laissent une multitude d'impressions qui me servent
ensuite. Tourner, c'est en fait très éreintant : c'est attendre
toute la journée, des trains, des avions ou des gens pour à
peine deux heures de concert. Au début de dEUS, je faisais la fête
tout le temps ; maintenant, j'essaie de me discipliner, ne serait-ce que
pour conserver ma voix. Bien sûr, ne pas fumer et ne pas boire,
c'est possible - Craig (Ward, guitare et chant) le fait - mais
je ne sais pas complètement m'isoler. Alors, je me balade : je
vais au cinéma ou je fais des courses. En Angleterre, j'en profite
toujours pour dégoter énormément de livres sur le
cinéma, introuvables ailleurs. Cette fois-ci, j'en ai acheté
une dizaine et j'ai déjà lu ceux sur Alfred Hitchcock, David
Cronenberg et les frères Coen. J'ai aussi relu "Raging Bull"
et "Easy Rider", qui traite des années 70 et du New Hollywood,
c'est-à-dire de l'influence des Français sur le cinéma
d'auteurs américain.
As-tu définitivement choisi la musique comme unique moyen
d'expression ?
Si je raconte des histoires en quatre minutes et non pas en une heure
trente, c'est parce que je ne suis pas encore prêt. Mais tout dans
ma vie se dirige vers ça. On ne sait jamais ce qui se passe, mais
mon rêve, c'est de m'orienter vers le cinéma. Un cinéma
qui décrirait un univers entre Woody Allen, le dernier film des
frères Coen ("The Big Lebowski ) - les premiers, je les trouve
un peu trop caricaturaux - et la simplicité esthétique des
films italiens.
Ton univers cinématographique semble assez éloigné
de ton monde musical, plutôt mélancolique.
Je ne connais pas de musique avec humour. Sauf quelques disques de
Zappa, peut-être... Je crois plutôt en une sorte d'humour
noir. Avec dEUS, si on joue bien, on peut susciter toutes sortes d'émotions
: faire danser, écouter, pleurer. C'est notre ambition. Je sais
qu'elle est immense. Dans les films, j'aimerais réussir cela également.
Un peu comme le réalisateur brésilien Sales avec "Central
Do Brasil", un film "vieux jeu" avec du suspense, des larmes
et des rires. L'art doit refléter la vie.
Tu pourrais combiner cinéma et musique comme l'a fait Stef
en accompagnant "L'Aurore" de Murnau.
Je n'écrirais jamais une musique pour un film qui a été
fait il y a plus de soixante ans. Je préfère ce qu'a fait
Léos Carax avec Scott Walker. II parait qu'ils ont collaboré
plus d'un an ensemble pour composer la musique de "Pola X".
Pour un musicien, c'est un rêve total, car les bandes originales
n'existent plus aujourd'hui. Ce ne sont plus que des collections de chansons
de groupes à la mode qui n'apparaissent même pas dans le
film. On nous a demandé des titres trois ou quatre fois ; nous
n'avons jamais donné notre permission. Par contre, si quelqu'un
me demande de faire tout un film, je tenterai l'expérience avec
plaisir. Le problème dans ce métier, c'est qu'il y beaucoup
de bla-bla de gens qui pensent avoir de grandes idées.
"The Ideal Crash" a été composé en
Espagne. Ton inspiration est-elle dépendante de l'endroit où
tu enregistres ?
C'est important dans le sens où nous n'étions pas chez
nous. L'atmosphère était assez intense pour cette raison:
nous vivions tout le temps ensemble, isolés de tout, comme des
joueurs de foot en entraînement. (rires) Mais je peux travailler
partout si j'ai mon matériel. Je ne suis pas très doué
sur mon instrument. Je n'en connais que les rudiments ; donc, chaque fois
que je découvre un nouvel accord, j'aboutis à un nouveau
morceau. L'avantage, c'est que je ne peux que progresser. En revanche,
Craig est si doué que j'ai parfois l'impression qu'il est bloqué
par son talent. II possède un énorme vocabulaire musical
et il ne sait parfois plus quoi en faire. Moi, je n'ai pas ce problème.
(rires) Chaque plan que j'apprends, qui est évident pour
eux, me dirige vers un ailleurs.
Peut-on considérer dEUS comme le Tom Barman's EXPERIENCE ?
Dans ce groupe, celui qui travaille le plus a le plus le droit à
la parole. Tout le monde le sait dans dEUS. Si Klaas (Janzoons, violon)
écrit cinq morceaux géniaux pour le prochain album,
ils y figureront. Pour "The Ideal Crash", on peut dire que j'ai
apporté les mélodies, c'est-à-dire un couplet et
un refrain sans paroles, avec des mots en phonétique. Et Craig,
comme par hasard, parce qu'on ne travaille jamais à deux - c'est
toujours le groupe ou moi seul - a composé les parties instrumentales.
II dit toujours qu'il ne peut pas écrire de morceaux entiers parce
qu'il est trop perfectionniste pour les achever... Je ne suis pas le leader
de ce groupe mais parfois, il y a des tensions parce que c'est toujours
à moi qu'il revient de parler. Pour promouvoir cet album, j'ai
donné plus de deux cents interviews ; en concert, pendant les moments
difficiles, c'est à moi de combler. Parfois je suis autiste, je
n'ai plus envie... dEUS en live, ce n'est pas le Tom Barman's EXPERIENCE
comme NIRVANA pouvait l'être autour de Kurt Cobain. On navigue entre
les deux. En tout cas, je suis celui qui travaille le plus pour le groupe.
Tout simplement.
dEUS a-t-il fait école pour toutes les formations belges comme
D.A.A.U, SOULWAX, OZARK HENRY, ARID ?
dEUS a commencé au début des années 90, au moment
où l'on s'est rendu compte qu'il était possible de monter
un groupe. Nous travaillions sur du papier blanc, puisqu'il n'y a pas
de tradition chez nous, hormis TC MATIC et Arno ou Brel. Nous avons décidé
de nous émanciper, de mettre fin à cette modestie belge,
à ce sentiment d'infériorité. Nous avions une grande
gueule; nous avons été les premiers à sortir du lot
et je crois que cette attitude en a influencé quelques-uns. A part
ça, musicalement, dEUS n'a rien à voir avec ARID ni OZARK
HENRY. Ils ne nous doivent rien. Nous avons plus d'affinités avec
SOULWAX, qui tourne d'ailleurs avec nous. Humainement, tous ces groupes
flamands ont en commun une sensibilité indéfinissable. C'est
difficile de le dire sans devenir prétentieux, mais c'est une sorte
d'humour assez cassant et très émotionnel. Juste un truc
de plus que de simples bons morceaux. Le mot anglais le plus approprié
serait "edge"... Avoir du "edge".
Au bout du troisième album, existe-t-il certaines chansons
que tu regrettes d'avoir écrites ?
Regretter, c'est un terme un peu fort. Bien sûr, "In A
Bar, Under The Sea" aurait été bien meilleur en lui
ôtant trois morceaux, mais ce que je regrette le plus en fait, ce
sont les concerts les moins réussis. Ces souvenirs me dégoûtent,
me font vraiment mal. Aujourd'hui, je fais en sorte que les concerts soient
"au moins" bien. Je ne veux pas décevoir, car c'est ce
que je déteste le plus. Les gens paient pour nous voir, et comme
dEUS n'a jamais été un groupe à la mode - je peux
me tromper -, nos fans nous suivent depuis longtemps. Décevoir
ces gens-là, ça me rend fou.
En revanche, quelle est la chanson dont tu es le plus fier ?
Il y a un titre donc tout le monde me parle sans cesse à travers
le monde, "For The Roses" ("In A Bar, Under The Sea").
Je ne comprends pas pourquoi. J'ai vraiment eu des problèmes avec
ce morceau. Des gens m'ont poursuivi, téléphoné et
envoyé des lettres trois fois par semaine. C'est étrange...
Je n'ai aucune idée de ce que va devenir notre musique. En ce moment,
j'écoute beaucoup de classique, de jazz des années 60, Don
Cherry, Max Roachford, des choeurs gospel. Voilà deux ans que j'ai
envie d'en utiliser et Craig a toujours été réticent.
Aujourd'hui, BLUR, MERCURY REV et SPIRITUALIZED l'ont fait. Parfois, quand
tu as une idée, il faut oser l'exploiter tout de suite. Sinon,
il y aura toujours quelqu'un pour penser que tu as piqué l'idée
au voisin. En tout cas, je ne démords pas de ce projet...
Interview par Sabrina Silamo
Photos de Renaud Corlouër et DR
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