Critique ridiculement enthousiaste de The Ideal Crash
Frédéric Lorge
Axelle n°18, juin 1999"The Ideal Crash" n'est pas seulement le nouveau disque de dEUS, il est avant tout une entité musicale proche du hérisson. Puisque ces chansons raffinées se moquent de traverser les routes de la pop sans regarder, alors que dEUS se garnit de piquants acérés, lovés dans des mélodies épanouies, au charme immédiat.
Cette fois encore, dEUS se réveille les cheveux en bataille, un larsen au bord des lèvres. Les guitares de Put The Freaks Up Front portent la barbe de deux jours avec une élégance rare, et la voix de Tom Barman déborde d'assurance, tandis que l'on laisse nos paupières se rendre utiles. Les cuivres jouent aux billes dans l'arrière-cour, dignes compagnons de violons furtifs adeptes de la génuflexion, laissant une voix à explosions poursuivre sa route. On savoure alors la magie de dEUS, puisque ce groupe désormais mature balade sa musique comme on se cramponne à nos cerfs-volants, battus sans relâche par le vent de la Mer du Nord. D'une seconde à l'autre, les zigzags ne cessent de fréquenter chuchotements et cris éperdus, devenant l'espace d'une chanson une même entité. Tom Barman chante merveilleusement, les yeux plissés, un sourire se goinfrant de ses lèvres.
Sister Dew nous rappelle nos regards nonchalants, couchés dans l'herbe à regarder courir les enfants et nager les canards. Cette mélodie s'agrémente de violons délicats, lui permettant d'emprunter aux nuages leur caractère ouateux et multiforme. dEUS possède une réelle capacité à émouvoir ; cette musique en pointillés offrant toujours à l'auditeur une vue imprenable sur une imagination fertile, alimentée par d'espiègles mélodies sous-jacentes. Le genre de mélodie à fouiller les armoires pour dénicher la moindre sucrerie, à croquer un raisin pour en savourer le jus. The Magic Hour nous laisse contempler l'étreinte d'une batterie en culottes courtes et d'une guitare acoustique aux dessous affriolants, au fil d'une tendresse avouée, qui ne ferait pas de mal à une marguerite, puisque les doutes et les certitudes ne sont pas conviés à ce rendez-vous galant. Le chant s'y permet d'ailleurs quelques absences, avant de se répandre en accents sensuels sur The Ideal Crash, aux hanches provocantes, précédées de lèvres farouches.
Il me faudrait davantage de vies pour décrire mes sentiments face à Instant Street, ruisselante comme la pluie qu'on regarde les yeux dans les nuages. On s'empare de cette chanson lorsque nos doigts se crispent le long d'un dos sur le départ : conscients du temps qui passe, bénissant et maudissant à la fois cette vie qui ne cesse de nous tirer la langue. Et puis vient Magdalena, où dEUS parvient à transcender une évidente détresse, pour en faire l'une des chansons d'amour les plus pertinentes du rock. Et l'on se revoit peut-être, errant le long de rues dont le nom n'a jamais d'importance. Les yeux dans le vague, tantôt à l'arrêt les mains creusant dans les poches, tantôt marchant de plus belle, mordillant nos injures. Dans ces heures où l'amour s'écrase avec autant de grâce qu'une cigarette, avec cette déplorable habitude de nous dévaliser au passage.
Au fil de ces quelques chansons, et de celles tout aussi pertinentes qui les accompagnent, dEUS réussit un fabuleux disque de rock : émouvant, curieux, impétueux . Sincères, leurs chansons s'offrent le luxe de grandir sous nos yeux, sans jamais laisser la moindre ride accaparer leurs vérités. Si la beauté et le rock continuent de s'embrasser en rue, c'est un peu grâce à dEUS.